Anne Postic
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Interview for Musique Bretonne
Anne Postic
La Harpe et la manière
Jeune harpiste au talent déjà confirmé, Anne Postic a forgé son propre style au travers d'expériences multiples en Bretagne et outre-Manche. Quelques mois après la sortie d'un très beau premier album, An Delenn Vev, elle se confie sur son parcours et son amour de la harpe celtique.
Musique Bretonne : Anne, parle-nous tout d'abord de ton parcours : comment as-tu découvert la harpe ?
Anne Postic : J'ai découvert la harpe à l'âge de sept ans. Je ne me souviens pas quel a été le déclic, mais ça a tout de suite été cet instrument que j'ai souhaité apprendre ! J'ai donc commencé à prendre des cours à l'Ecole de Musique de Douarnenez avec Fanch Hascoët. J'avais suivi mes parents qui, en 1985, ont quitté Commana pour se lancer dans l'aventure de la création de la revue ArMen. En 1991, quand mon père est venu travailler au Manoir de Kernault, la famille s'est installée à Mellac. J'ai donc intégré la classe de Mariannig Larc'hantec à l'E.N.M. de Lorient. J'ai terminé ce petit Tro Breizh harpistique par Quimper où, pendant 8 ans j'ai suivi l'enseignement de Dominig Bouchaud. Trois professeurs, trois styles différents et je pense avoir bénéficié des influences de chacun.
En plus des cours en école de musique, à chaque fois que j'en ai eu l'opportunité, j'ai suivi des stages auprès de harpistes de diverses nationalités et de divers horizons. C'est grâce à ces stages que j'ai vraiment découvert les musiques irlandaises, écossaises, galloises, le jazz, etc. Ce sont ces stages et toutes ces influences, en plus de l'enseignement de mes professeurs, qui m'ont permis de trouver mon propre style.
Ton "background" familial a-t-il joué un rôle particulier dans cette découverte de cet apprentissage
Mon "background" familial a bien évidemment joué un rôle particulier dans mon apprentissage. Depuis toute petite, je baigne dans la culture bretonne, tout ce qui est musical bien sûr, mais aussi littéraire, historique, linguistique, etc., notamment de par le travail de mon père qui est ingénieur de recherche au CNRS et membre du Centre de Recherche Bretonne et Celtique à Brest. Ethnologue de formation, il travaille sur la matière bretonne et principalement sur le littérature orale. Ma mère, ayant elle-même fait partie des cercles culturels bretons de Paris à la fin des années 60, m'emmenait souvent dans les festoù-noz. C'est avec elle que j'ai appris à danser. Très jeune également, j'ai eu l'occasion de rencontrer nombre de personnalités marquantes de la culture bretonne. Avec certains d'entre eux se sont tissés des liens affectifs. J'ai le souvenir, par exemple, d'être allée sur les traces de François-Marie Luzel du côté de Plouaret quand j'avais une dizaine d'années, en compagnie de Donatien Laurent et de Yann-Bêr Piriou. J'ai été emmenée dans des aventures inoubliables qui me passionnait déjà, je rencontrais des personnes d'horizons différents, de pays différents lors de colloques, de conférences, etc. En 1995, à l'occasion du colloque organisé pour le centenaire de la mort de La Villemarqué, Madame de La Villemarqué m'avait demandé de venir jouer de la harpe dans le bureau de l'auteur du Barzaz-Breiz pendant que les participants visitaient le manoir. Un grand moment ! Les souvenirs de ce type sont nombreux… J'ai eu aussi par exemple le plaisir de rencontrer Jean-Michel Guilcher. Il m'a rappelé que mon arrière-grand-mère et mon arrière-arrière-grand-mère avaient été ses informatrices pour la région de Tourc'h dans les années 1950. J'entends souvent mes grands-parents parler le breton et je l'apprends moi-même. Il est vrai que je me sens profondément enracinée. C'est une culture que je ressens au plus profond de moi-même.
As-tu participé à des concours ?
Oui, mais je ne l'ai jamais fait dans un esprit de compétition. Pour moi, les concours sont plus l'occasion de me donner un but de travail, un challenge. Me dire qu'en un temps donné, je dois monter tel programme. Et c'est surtout l'occasion d'avoir les avis des grands noms de la harpe, leurs conseils, savoir ce qui est bien et moins bien, dans quel sens je dois continuer mon travail… Ca fait avancer ! Je participe à des concours depuis que je suis toute petite. Je crois bien que j'ai dû me présenter au fil des années dans toutes les catégories des concours du Kan Ar Bobl à Pontivy et de l'UFAM à Paris, jusqu'à obtenir les premiers prix dans les plus hautes catégories en 1999 et 2000 respectivement. Et puis, plus récemment, je me suis présentée au Concours International de Harpe Celtique Jakez François qui s'est déroulé à Nantes en mai 2004 et où j'ai terminé deuxième derrière l'Ecossaise Catriona McKay. J'ai aussi interprété une pièce de l'américaine Lynette Johnson pour le concours de composition de Dinan en 2000. L'œuvre a obtenu le deuxième prix. Ca a vraiment été une expérience humaine et musicale passionnante, l'occasion d'étonnants échanges musicaux par téléphone entre les hauteurs de Santa Barbara et Mellac.
Un temps, tu t'es mise également à la harpe classique…
Un jour, j'ai voulu essayer la harpe classique. C'était un choix complètement personnel, je n'ai jamais été poussée par un de mes professeurs. J'étais attirée par cet instrument, et curieuse aussi… J'ai suivi des cours pendant un an avec Mariannig Larc'hantec. Mais je ne retrouvais pas dans cet instrument tout ce qui me plaisait dans la harpe celtique. Le son me plaisait moins, le toucher également. Je n'ai tout simplement pas accroché. C'est réellement la harpe celtique mon instrument ! Mais cela a été une expérience très enrichissante. Comme je suis de nature curieuse, je suis également allée vers la harpe à cordes métalliques. C'est un instrument qui me plaît beaucoup. La technique, la sonorité, la démarche sont totalement différentes de celles de la harpe celtique. J'aimerais approfondir ma connaissance de cet instrument et de son histoire.
Que t'a apporté chacun de tes professeurs, les Bretons comme les Écossais et les Irlandais ?
Mes professeurs bretons, ceux auprès de qui je suivais des cours toutes les semaines, m'ont d'abord appris une technique que j'estime primordiale dans le jeu de la harpe. Ils m'ont aussi transmis une sensibilité ; ils m'ont appris que la musique n'était pas simplement une suite de notes, mais un langage que l'on a au plus profond de soi-même et qu'il ne tient qu'à chaque musicien de faire ressortir. Je pense que mes professeurs m'ont apporté toutes les bases pour que je puisse ensuite voler de mes propres ailes, aller voir ailleurs, rencontrer d'autres musiciens et que je puisse retirer quelque chose de chacune de ces rencontres, ouvrir mes horizons. Dominig surtout m'a aidée à développer mon propre style, à chercher mes propres influences. S'il privilégie la musique traditionnelle, il ne néglige pas pour autant le classique, le contemporain, etc. pour la plus large approche possible du répertoire de la harpe celtique. Il m'a toujours poussée à suivre des stages, à partir, à aller au devant des autres musiciens. Et je crois que c'est le plus beau cadeau que l'on puisse faire à un élève : ne surtout pas le retenir ni le brider pour ne faire de lui qu'une copie de soi-même.
J'ai donc suivi pas mal de stages auprès d'Ecossais et d'Irlandais notamment. J'ai tout de suite été impressionnée par la rythmique des Ecossais, leurs arrangements en contre-temps, les rythmes syncopés, les dissonances, sans jamais en faire trop, une influence un peu jazzy. Quant aux Irlandais, c'est surtout au niveau de la finesse de leur jeu qu'ils se distinguent selon moi, tout en légèreté, en ornementations, etc. J'ai essayé de tirer le meilleur parti de tout cela, et créer mon propre style en essayant de mélanger ces influences.
Tu étudies l'anglais à Brest. Dans une interview récente pour un quotidien, tu disais hésiter entre harpe et anglais : où en es-tu de tes réflexions ?
C'est vrai que l'anglais est pour moi une autre passion. Mais ces deux passions sont totalement liées. C'est en effet grâce à la harpe que je me suis lancée dans les études d'anglais. En 1995, pour le centenaire de la mort de La Villemarqué, s'est tenu à Mellac et Quimperlé la Ballad Conference. Les participants venaient du monde entier. J'ai eu la joie de jouer pour eux et de passer une semaine fabuleuse en leur compagnie. Beaucoup ne parlaient pas français. Avec les quelques mots d'anglais qu'on peut connaître à douze ans, j'échangeais avec des Ecossais, des Espagnols, des Américains, des Japonais… Et c'est là que j'ai découvert l'importance d'apprendre les langues pour pouvoir communiquer.
En 1998, je suis partie pour la première fois à l'étranger. Et cela a été l'Ecosse ! Deux amis sonneurs, Iffig Poho et Michel Le Goffic, m'ont demandé de les accompagner là-bas où ils allaient rejoindre des amis écossais, également musiciens. Au terme de ces quinze jours à Edimbourg, j'étais totalement transformée. Je crois que c'est vraiment à ce moment-là que j'ai compris ce que musique traditionnelle voulait dire. Les Ecossais jouent de la musique ensemble, quels que soit leur niveau, leur âge, etc. Les débutants intègrent les sessions auprès de joueurs professionnels sans aucune appréhension, sans gêne, sans peur du jugement. Pour les Ecossais, la musique est d'abord source de plaisir, un plaisir que l'on partage, et ce, quel que soit son niveau. La musique fait partie du quotidien, la musique est vivante. De plus, j'ai rencontré des musiciens formidables, qui sont devenus des amis très chers. Et j'ai voulu apprendre l'anglais pour pouvoir communiquer au maximum avec eux. L'important pour moi était également d'étudier l'histoire et les cultures de l'Ecosse, de l'Irlande et du pays de Galles notamment, afin de mieux comprendre la place de la musique au sein de ces sociétés. Donc pour l'instant, tant que je peux poursuivre la musique et l'anglais parallèlement, je continue, sans trop me poser de questions.
Tu as pris part à de nombreuses manifestations outre-Manche ? Comment les harpistes bretons sont-ils actuellement considérés par leurs pairs de ces pays-là ?
J'ai l'impression que les harpistes bretons sont considérés comme se cherchant encore. Ils vont souvent apprendre, se perfectionner auprès de harpistes irlandais et écossais, et je pense qu'ils ont encore du mal à percer à l'étranger en affirmant leur style propre, leur identité et la musique de leur pays. Mais l'image change petit à petit, je crois…
Venons-en à ton disque. Dans quel esprit l'as-tu produit ?
L'idée de faire un disque me trottait dans la tête depuis quelque temps déjà. Mon intention est de tenter de modifier l'image de la harpe celtique : promouvoir cet instrument en tant qu'instrument à part entière et essayer de faire évoluer les clichés qui cantonnent la harpe à un instrument romantique, joué par les fées dans les forêts, par les anges dans les chapelles ou encore par des jeunes filles aux cheveux longs dans un paysage idyllique. La harpe est un instrument qui peut faire vibrer, transmettre des émotions, mais qui peut aussi faire danser, être dynamique. C'est pourquoi j'ai demandé à Michel Costiou de réaliser le visuel de la pochette. Michel est un plasticien du mouvement dont j'apprécie énormément le travail. Nous nous sommes donc retrouvés dans un lieu mythique, au Ti Jos à Montparnasse, le lieu de rendez-vous des Bretons de Paris. C'est là, le temps d'un concert, que Michel a fait toute une série de dessins parmi lesquels j'ai eu bien du mal à choisir !
L'autoproduction a été en grande partie une obligation. Il est très difficile pour des jeunes musiciens de se faire produire. Les producteurs misent sur des grands noms et privilégient pour des raisons économiques des musiques "grand public". Je me suis même entendu répondre, suite à une demande de distribution, que ma musique n'était pas assez "vendeuse", trop "brute". Heureusement que mon disque a trouvé une oreille attentive auprès des responsables de Coop Breiz qui le distribue.
Je n'ai reçu aucune aide financière, mais j'ai bénéficié du soutien d'amis sans lesquels le disque ne se serait pas fait. Igor Gardes (chargé de productions du Théâtre de Cornouaille, ndlr) m'a poussée à me lancer dans ce projet et m'a soutenue et guidée tout au long de sa réalisation. Fabien Le Gallou a apporté sa grande compétence d'ingénieur du son. L'association "An Tour Tan", basée à Quimper, a été un partenaire précieux, Nicolas Gonidec notamment pour la réalisation de la maquette, du livret, etc. et Paul Le Bouar pour les photos.
On peut t'entendre dans à peu près tous les aspects de la harpe celtique. Où va ta préférence ?
Ma préférence va aux musiques traditionnelles bretonne, écossaise et irlandaise, sans doute parce que ce sont les musiques que je ressens comme les plus ancrées en moi. Mais c'est vrai que j'aime aussi beaucoup jouer d'autres styles de musique, et en particulier les musiques classiques et contemporaines. Ce sont deux types de musique dans lesquels je m'épanouis aussi complètement. J'aime beaucoup la musique contemporaine. Pour le challenge initial d'abord, car il n'est pas toujours aisé de travailler une œuvre contemporaine et cela représente en général beaucoup de travail technique. Et pour le bonheur ensuite de voir l'œuvre prendre forme et de parvenir à entrer dans l'univers du compositeur, tout en y ajoutant sa propre touche d'interprète.
J'ai surtout joué les œuvres de compositeurs bretons qui sont aussi des harpistes : Jakez François, Dominig Bouchaud, Kristen Noguès, Mariannig Larc'hantec, etc. Mais j'ai eu la chance de rencontrer Pierick Houdy et de travailler avec lui pour préparer l'enregistrement de son œuvre Telenn pour l'Anthologie de la Harpe Celtique. Comprendre ce que le compositeur a voulu faire passer, le restituer et le lui soumettre, cela m'a valu une bonne dose de trac ! Mais jouer une œuvre devant son compositeur est un moment très fort, plein d'émotions.
Est-il raisonnable de dire que la harpe celtique est devenue aujourd'hui un instrument " traditionnel " de la Bretagne ? La question se pose-t-elle ailleurs qu'en Bretagne ?
Traditionnel ou pas ? Je crois que cette question ne se pose qu'en Bretagne, du moins pour les pays où j'ai eu l'occasion d'aller ou dont j'ai rencontré certains musiciens. En Irlande, en Ecosse et au Pays de Galles, la question ne se pose absolument pas. La harpe est considérée comme un instrument traditionnel national, voire comme un emblème du pays. Pourtant, si l'on considère l'Ecosse, le renouveau de la harpe dans ce pays n'est que relativement récent, comme en Bretagne, mais la présence ancienne de la harpe est attestée en Ecosse, alors que le sujet porte plus à débat en Bretagne.
Pour la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, l'Italie, entre autres, la question ne se pose pas non plus à ma connaissance, la harpe est considérée comme un instrument traditionnel des pays dits "celtiques", et c'est en tant que tel qu'ils l'apprécient, mais non pas en tant qu'instrument traditionnel germanique ou helvétique.
L'expression de "harpe celtique" existe surtout en Bretagne, mais elle est reprise aussi dans les pays germanophones, comme en Suisse alémanique où ce type de harpe est appelée keltische Harfe. Dans les pays anglophones, on l'appelle lever harp, la "harpe à leviers", par opposition à la harpe à pédales. Dans les pays anglophones, tout comme en Bretagne et en France, il arrive parfois qu'on l'appelle small harp ("petite harpe"), à nouveau par opposition à la grande harpe, la harpe classique. Certains harpistes bretons et français aimeraient que l'expression "harpe à leviers" soit aussi adoptée ici, car "petite harpe" peut être considéré comme réducteur, et que "harpe celtique" est parfois controversé en posant la question du sens du mot "celtique".
Propos recueillis par Armel Morgant
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mailto:ludovic.reungoat@yahoo.fr]
Réalisation : Ludovic Reungoat
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